Il y a des moments où une phrase ordinaire, prononcée dans un cabinet médical sans éclat, suffit à effondrer trente ans de certitudes. Pour moi, ce moment est arrivé un mardi de mars, dans le cabinet d’une cardiologue à Montpellier, quand la docteure Massé a levé les yeux de mes analyses sanguines et m’a regardée avec une expression que je n’avais jamais vue sur le visage d’un médecin : quelque chose entre la stupeur professionnelle et une colère à peine contenue. « Madame Vaillant, ces résultats sont pour le moins inhabituels. Vos taux de benzodiazépines sont significativement élevés.

Qui suit votre traitement psychotrope ? »
J’ai souri, un peu déconcertée. « Mais je ne prends rien de tel, docteur. Uniquement des compléments naturels que mon mari me prescrit depuis quelques années.
Pour l’anxiété, l’insomnie. »
La docteure a posé son stylo. Elle a retiré ses lunettes avec une lenteur délibérée. « Votre mari est médecin, psychiatre, n’est-ce pas ?
»
Le silence qui a suivi n’a duré que quelques secondes. En moi, il a résonné comme quelque chose qui se brisait. Je m’appelle Lucinde. J’ai soixante ans.
J’ai grandi à Perpignan dans une famille ordinaire de commerçants. J’y ai fait mes études de pharmacie, puis je suis tombée amoureuse d’un psychiatre lors d’une conférence médicale, à l’automne, quand j’avais vingt-huit ans. Je me souviens encore de la lumière de cet après-midi d’octobre sur les arènes, et de cet homme aux tempes déjà grisonnantes qui m’avait abordée avec une assurance tranquille que j’avais confondue avec de la confiance. Il s’appelait Anselme Vaillant.
Il avait dix ans de plus que moi. Il dirigeait une petite clinique privée à Béziers, et il avait ce don particulier de vous faire sentir que vous étiez la seule personne dans la pièce qui méritait son attention. Nous nous sommes mariés quatorze mois plus tard, dans la chapelle de ma famille à Perpignan. Ma mère pleurait.
Ma sœur Sidonie, qui avait passé une partie de notre jeunesse à me mettre en garde contre les hommes trop sûrs d’eux, m’a serrée dans ses bras et m’a chuchoté qu’elle espérait que j’avais raison. Les premières années à Béziers ont été ce que j’imaginais. Une maison ancienne avec un jardin en terrasse près du canal du Midi, des dîners avec ses confrères, une vie sociale qui tournait entièrement autour de son cabinet et de sa réputation. J’avais fermé ma pharmacie à Perpignan.
Cela n’aurait pas eu de sens, disait-il, d’exercer à une heure de route quand il était là. Ouvrir une deuxième officine à Béziers aurait pris un temps que je n’avais pas. J’ai accepté cette logique avec la docilité de quelqu’un qui aime et qui fait confiance. Nous avons eu un fils, Clément, qui a aujourd’hui trente ans et qui vit à Rennes.
Clément a toujours été plus proche de moi, mais il voyait peu son père, prétextant le travail, la distance. Je n’ai pas voulu voir ce que cela signifiait. Les signaux d’alerte, il y en a eu. Bien sûr qu’il y en a eu.
Mais quand on a construit toute sa vie autour d’un homme, il est effroyablement facile de trouver des explications à ce qui devrait, au contraire, alarmer. Les absences, les troisièmes week-ends du mois, des gardes aux urgences de la clinique, invariablement. La façon dont il décourageait mes retours à Perpignan auprès de Sidonie, toujours avec une raison valable, jamais la même. Les compliments qui avaient insensiblement glissé, au fil des années, vers des corrections.
« Tu t’exprimes moins bien depuis quelque temps, Lucinde. Tu répètes les mêmes histoires. Tu te fatigues vite. Tu oublies des choses que tu m’as dites hier.
» Et moi qui rentrais dans ma tête pour vérifier. Et moi qui doutais. Il y a trois ans, les troubles ont vraiment commencé. Des matins où je me réveillais avec une lourdeur de plomb dans la tête, incapable de former des pensées claires avant dix heures.
Des après-midis où je perdais le fil d’une conversation, où le mot juste m’échappait comme un poisson entre les mains. Des épisodes de vertige en faisant mes courses au marché des Halles, si intenses que je devais m’asseoir sur un banc et attendre que le monde reprenne sa consistance. Anselme avait une explication pour chaque symptôme. Le stress.
La ménopause tardive. Un terrain anxieux qu’il diagnostiquait avec la même assurance tranquille que celle qui m’avait séduite trente ans plus tôt. Il avait progressivement augmenté les doses de mes compléments naturels. Une poudre blanche à dissoudre dans l’eau le matin.
Des gélules qu’il préparait lui-même, en disant que les compositions industrielles étaient trop chargées pour ma sensibilité. Et moi, ancienne pharmacienne, j’avalais ses gélules sans les examiner, parce que faire confiance à son mari médecin semblait aller de soi. Arrêtez-vous un instant sur cette phrase. J’étais pharmacienne.
J’avais passé huit ans à étudier les molécules, les interactions, les effets secondaires. Et j’avais laissé mon mari me donner des substances inconnues pendant des années, parce que la confiance aveugle que j’avais en lui avait progressivement remplacé tout ce que je savais de moi-même. C’est Sidonie qui m’a finalement traînée chez un médecin indépendant. Je lui rendais visite à Montpellier en janvier, une semaine sans Anselme, sans sa maison, sans ses habitudes qui étaient devenues les miennes par osmose et par usure.
Elle m’avait regardée trébucher dans les mots pendant le dîner. Elle m’avait vue poser deux fois mon verre au même endroit en cherchant où je l’avais mis. Et le lendemain matin, sans me consulter, elle avait pris rendez-vous. Une cardiologue d’abord, pour un bilan global.
Ce genre de rendez-vous qu’on reporte toujours, et qu’elle avait décidé unilatéralement de ne plus laisser attendre. La docteure Massé était une femme d’environ cinquante ans, aux cheveux courts et au regard direct, avec cette façon particulière d’écouter qui fait sentir qu’on est vraiment entendu. L’examen avait commencé normalement. Les questions de routine.
L’historique médical. Puis le bilan sanguin qu’elle avait commandé pour avoir une image complète. Quand elle m’a dit le mot benzodiazépines, j’ai d’abord cru à une confusion. Ces médicaments-là, je les connaissais.
Je les avais dispensés pendant des années. On ne les trouve pas dans du miel ou des plantes adaptogènes. Ce sont des molécules de synthèse, des anxiolytiques puissants, des sédatifs que les psychiatres prescrivent avec parcimonie, précisément parce qu’ils créent une dépendance, altèrent la mémoire et brouillent la perception du réel. La docteure m’a expliqué, avec une douceur qui m’a fait monter les larmes aux yeux sans que je sache encore pourquoi, que les taux retrouvés dans mon sang n’étaient pas compatibles avec une exposition accidentelle ou ponctuelle.
Ces concentrations témoignaient d’une ingestion régulière, prolongée, dosée. Elle a répété plusieurs fois que rien de ce que je pouvais avoir fait ou pensé ne justifiait ce qu’elle voyait dans ses résultats. Elle allait tout documenter méticuleusement, et elle me recommandait fortement de ne pas retourner à Béziers ce soir-là. Sidonie m’attendait dans la salle d’attente.
Quand je suis sortie du cabinet, le souffle court et les mains glacées malgré le printemps qui commençait à réchauffer les rues de Montpellier, elle n’a pas eu besoin de me poser de questions. Elle a juste passé son bras sous le mien et m’a dit qu’on rentrait chez elle. Cette nuit-là, allongée dans la chambre d’amis de son appartement, à écouter les bruits de la ville et le murmure du ventilateur, j’ai regardé mon téléphone afficher les appels manqués d’Anselme. Dix-neuf appels.
Plusieurs messages inquiets. Où étais-je ? Est-ce que tout allait bien ? Il était préoccupé.
Ce ton d’inquiétude qui, pendant trente-cinq ans, m’avait fait me sentir aimée et protégée. Et que cette nuit-là, je reconnaissais pour ce qu’il avait peut-être toujours été : du contrôle habillé en sollicitude. Je n’ai répondu à rien. J’ai tenu dans mes mains le dossier médical que la docteure Massé m’avait remis, et je me suis demandé depuis combien de temps je vivais dans un brouillard qui n’était pas le mien.
Sidonie avait déjà contacté une avocate avant le lendemain matin. Maître Cador était une femme d’une cinquantaine d’années, spécialisée en violence conjugale et en droit des victimes, avec un bureau dans le quartier de l’Écusson à Montpellier, des yeux noisette très attentifs et cette posture des gens qui ont vu beaucoup de douleur et ont choisi d’en faire leur combat plutôt que leur résignation. Elle m’a écoutée sans m’interrompre. Elle a pris des notes.
Quand j’ai terminé, elle a fermé son carnet et m’a regardée avec un sérieux qui m’a préparée à ce qui allait suivre. Elle m’a expliqué que des cas d’administration de substances à l’insu d’un conjoint existaient. Qu’ils étaient difficiles à prouver, mais pas impossibles. Que les preuves biologiques documentées par la docteure Massé constituaient un point de départ solide.
Elle déposerait une plainte pour soumission chimique, une notion que la loi française reconnaissait désormais explicitement comme une forme de violence conjugale. Simultanément, elle demanderait une ordonnance d’éloignement préventive. Puis elle m’a dit quelque chose qui m’a fait l’effet d’un second tremblement de terre. Dans ce type de cas, il était courant que l’auteur ait déjà tenté d’anticiper les accusations.
Un psychiatre, surtout, avait tous les outils pour construire un dossier médical présentant sa victime comme instable, confuse, sujette à des troubles mnésiques. Des symptômes qui étaient en réalité les effets des substances qu’il lui administrait lui-même. Elle m’a suggéré de demander immédiatement l’accès à mes dossiers médicaux chez Anselme, par voie judiciaire si nécessaire. Quand j’ai obtenu ces dossiers, trois semaines plus tard, j’ai découvert qu’Anselme y avait noté des consultations qui n’avaient jamais eu lieu.
Il avait consigné des épisodes que je n’avais jamais eus. Des crises de confusion nocturne. Une résistance au traitement. Une tendance à l’exagération dramatique des symptômes.
Tout était rédigé dans le langage clinique serein d’un médecin qui documente une patiente difficile. Tout était daté avec précision. Certaines notes portaient des dates où j’étais chez ma mère à Perpignan. Il construisait ce récit depuis des années.
Mais ce que personne n’avait encore découvert, pas même moi dans mes nuits les plus sombres, c’est que la documentation médicale falsifiée n’était que la partie visible d’un édifice bien plus vaste. C’est lors d’une perquisition au cabinet d’Anselme, demandée en urgence par le parquet, que les enquêteurs ont trouvé quelque chose qui a donné à toute l’affaire une dimension que je n’attendais pas. Dans le tiroir fermé à clé de son bureau personnel, pas les archives cliniques, pas les dossiers officiels, mais un tiroir qui n’était répertorié nulle part. Il y avait des documents qui ne concernaient pas ses patients.
Des relevés bancaires. Un compte joint au nom d’Anselme Vaillant et d’une femme prénommée Laurine, domiciliée à Toulouse. Des relevés de loyers pour un appartement rue des Lois. Des photos imprimées de deux enfants en bas âge dans un jardin que je ne reconnaissais pas.
Et un acte de naissance. Des jumeaux nés en 2016, portant le nom Vaillant. Pendant ces troisièmes week-ends du mois où Anselme prétendait avoir des gardes urgentes à la clinique, il prenait le TGV pour Toulouse. Pendant que je dormais d’un sommeil artificiel dans notre maison de Béziers, il vivait une autre vie avec une autre femme et des enfants de huit ans qui portaient son nom.
La commandante Vigier, qui dirigeait l’enquête criminelle, avait ce ton posé et précis de ceux qui ont appris à annoncer l’insupportable sans le surdramatiser. Et pourtant, sa voix avait légèrement varié quand elle avait prononcé le mot « jumeaux ». Elle m’a demandé si j’étais prête à continuer. Je lui ai dit oui, même si je ne l’étais pas.
Ce qu’elle a révélé ensuite m’a coupé le souffle d’une manière différente, plus froide, plus définitive. En remontant l’historique d’Anselme, les enquêteurs avaient retrouvé une première épouse. Elle s’appelait Rosemonde Fenouil. Ils avaient été mariés de 1989 à 1997.
Elle était morte d’une chute dans l’escalier de leur domicile à Narbonne, un soir de novembre. Accident domestique, avait conclu l’enquête initiale. Elle avait trente-quatre ans. Rosemonde avait une fille d’un premier mariage, Oriane, qui avait aujourd’hui quarante-deux ans et vivait toujours à Narbonne.
Oriane avait dit à l’époque aux gendarmes que sa mère avait des problèmes de mémoire depuis plusieurs mois avant sa mort, qu’elle trébuchait souvent, qu’elle semblait perpétuellement somnolente. Les gendarmes n’avaient pas fait le lien. Personne n’avait fait le lien. Maintenant, les enquêteurs le faisaient.
Le procès s’est ouvert en septembre au tribunal correctionnel de Montpellier. La salle était pleine. Des journalistes. Des associations de victimes de violences conjugales.
Quelques confrères d’Anselme qui arboraient cette expression particulière des professionnels qui voient l’un des leurs mis en cause et ne savent pas encore de quel côté placer leur loyauté. Anselme est arrivé escorté, plus mince, les cheveux entièrement blancs maintenant, portant un costume gris sobre qui remplaçait les costumes bleu marine qu’il avait toujours affectionnés. Il ne m’a pas regardée en entrant. Ou peut-être l’a-t-il fait et a-t-il simplement choisi de ne pas le montrer.
Avec lui, on ne savait jamais ce qui était réel et ce qui était joué. Les premiers jours ont été ceux des expertises. Des toxicologues ont expliqué au tribunal la nature des molécules retrouvées dans mon sang et dans des prélèvements effectués sur les gélules récupérées à notre domicile. Des psychiatres experts ont décrit les effets à long terme d’une exposition chronique aux benzodiazépines.
Altération de la mémoire épisodique. Dépendance physique. Troubles cognitifs réversibles dans la plupart des cas, mais pas dans tous. Un criminologue a analysé le profil des auteurs de soumission chimique conjugale, insistant sur le fait que les partenaires médecins présentaient une surreprésentation significative dans ce type de dossier, précisément parce qu’ils disposaient à la fois des connaissances et de l’accès.
La défense a tenté ce que maître Cador avait prévu. L’avocat d’Anselme a construit un récit où les gélules contenaient bien des compléments naturels, avec une contamination accidentelle lors de la fabrication. La double vie à Toulouse était distincte et ne prouvait rien sur les faits reprochés. Et Rosemonde, c’était une tragédie, pas un crime.
Pendant le contre-interrogatoire qui m’était destiné, l’avocat a posé ses questions avec cette politesse coupante que j’avais appris à reconnaître comme une forme de violence. Il a suggéré que mes troubles de mémoire préexistaient à notre mariage. Que j’avais moi-même sollicité l’aide d’Anselme pour gérer mon anxiété. Que la séparation et la procédure judiciaire avaient amplifié ma perception de faits objectivement moins graves.
J’ai répondu à chaque question. J’ai regardé la présidente du tribunal, pas Anselme. Ma voix a tremblé une fois quand j’ai décrit les matins où je me réveillais sans savoir quel jour nous étions. J’ai laissé cette voix trembler, parce que la vérité mérite parfois de prendre la forme qu’elle a réellement, pas celle qu’on lui imagine pour paraître plus forte.
C’est quand la parole a été donnée à la partie civile qu’Oriane est entrée dans la salle. Je ne l’avais jamais rencontrée en personne. Nous avions échangé des messages par l’intermédiaire de maître Cador, mais je n’avais pas su mettre un visage sur cette femme dont la mère était peut-être morte à cause du même homme. Elle avait les cheveux noirs et les mains croisées sur la barre.
Elle a commencé à parler d’une voix si calme qu’on aurait pu croire qu’elle témoignait de faits ordinaires. Elle a dit que sa mère somnolait pendant les dîners de famille les derniers mois de sa vie. Qu’elle oubliait les prénoms de ses propres petits-neveux. Qu’elle avait perdu deux fois ses clés dans la même semaine et avait ri, gênée, en disant qu’elle vieillissait avant l’heure.
Elle avait trente-quatre ans. Oriane avait dix-sept ans à l’époque. Elle avait pensé que c’était ce mariage-là qui rendait sa mère ainsi. Cette atmosphère oppressante d’une relation où elle ne semblait jamais tout à fait libre.
Quand Oriane a terminé, la salle est restée silencieuse un moment trop long pour être ordinaire. Le verdict a été rendu le vendredi suivant. Coupable de soumission chimique sur conjoint. Coupable de falsification de documents médicaux.
Coupable de bigamie. Et sur la base des nouveaux éléments expertisés, ouverture d’une information judiciaire distincte concernant la mort de Rosemonde Fenouil en 1997. La peine : onze ans de réclusion criminelle. Interdiction définitive d’exercer la psychiatrie ou toute autre profession médicale.
Obligation de verser des dommages et intérêts significatifs aux victimes identifiées. Quand la présidente du tribunal a frappé le marteau, j’ai senti quelque chose se dénouer dans ma poitrine. Une tension que j’avais crue être simplement ma façon d’être depuis des années. Cette tension-là n’était pas moi.
Elle m’avait été imposée, gélule après gélule, pendant une décennie. Je suis sortie du tribunal dans la lumière de septembre, avec Sidonie d’un côté et maître Cador de l’autre. Des journalistes ont posé des questions. J’ai dit ce qu’il fallait dire.
Que ce verdict ne rendrait pas les années perdues, mais qu’il établissait une vérité que personne ne pourrait plus effacer. Que la soumission chimique était une violence réelle et reconnue par la loi. Que les femmes qui se sentaient floues, confuses, perpétuellement fatiguées, avaient le droit de demander un bilan sanguin indépendant, même quand le trouble venait de quelqu’un qu’elles aimaient. Le divorce a été prononcé deux mois plus tard.
J’ai quitté la maison de Béziers avec ce que j’avais apporté au mariage et quelques livres que je refusais d’abandonner. Je ne l’ai pas regretté une seule fois. Je vis maintenant à Perpignan, dans un appartement lumineux à cinq minutes de la mer. Clément est venu m’aider à m’installer.
Nous avons passé deux jours à monter des étagères, à commander des pizzas, et à parler comme nous n’avions pas parlé depuis des années. Vraiment parlé, sans cet homme entre nous comme une vitre invisible. Ma mémoire s’est reconstituée progressivement depuis l’arrêt des substances. Les toxicologues avaient dit six mois à un an pour la majorité des fonctions.
Ils avaient raison. Les mots reviennent. Les matins sont clairs. Je marche au bord de la mer tôt le matin, quand la lumière est encore rose sur la côte Vermeille et que le silence appartient à ceux qui se lèvent avant le monde.
Je me suis rapprochée d’une association qui accompagne les victimes de violences conjugales chimiques, parce que j’ai appris que beaucoup de femmes ne savent pas que cela existe. L’idée qu’un partenaire médecin puisse utiliser ses connaissances pour altérer la perception de votre propre réalité semble trop extrême pour être vraie. Jusqu’au moment où c’est votre vie, et où vous comprenez que vous n’étiez pas folle. Vous étiez droguée.
Oriane et moi nous appelons parfois le dimanche. Nous n’avons pas besoin de nous dire grand-chose. Nous savons ce que nous partageons. J’ai été pharmacienne.
J’aurais dû reconnaître ce qu’on me donnait. Pendant longtemps, cette pensée m’a consumée. Comment n’avais-je pas su ? Comment n’avais-je pas analysé, senti, deviné ?
Ma thérapeute m’a aidée à comprendre que l’amour et la confiance aveugle qu’il génère sont précisément ce sur quoi comptent les gens comme lui. Il ne cherchait pas une femme ignorante. Il cherchait une femme qui lui faisait suffisamment confiance pour ne pas chercher à vérifier. Si vous écoutez cette histoire et que quelque chose en vous résonne.
Cette fatigue inexpliquée. Cette confusion qui vient de nulle part. Ce doute permanent sur votre propre mémoire, que quelqu’un autour de vous entretient soigneusement. S’il vous plaît, consultez un médecin indépendant.
Demandez un bilan sanguin complet. Pas au cabinet de votre partenaire. Pas à un confrère qu’il recommande. Quelqu’un qui ne lui doit rien et qui vous voit, vous, pas le récit qu’il a construit sur vous.
Avez-vous déjà douté de votre propre mémoire à cause de quelqu’un que vous aimiez ? Avez-vous déjà senti que la femme que vous étiez se réduisait, saison après saison, sans savoir exactement pourquoi ? Je pose ces questions parce qu’elles ne sont pas rhétoriques. Vos réponses, vos histoires, votre présence ici me rappellent pourquoi j’ai choisi de ne plus jamais me taire.
Je m’appelle Lucinde. J’ai soixante ans. Je vis au bord de la mer, et je recommence à me souvenir de qui j’étais avant que quelqu’un décide de me faire oublier. C’est suffisant pour aujourd’hui.
Et demain, ce sera un peu plus.


